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La crise structurelle que vivent nos sociétés, bien qu’elle prenne des
formes différentes dans les pays du Nord et du Sud, a partout le même
sens : il n’est raisonnablement plus possible de croire au d
éveloppement qu’incarnent les pays du Nord et vers lequel tendent ceux
du Sud. Ce modèle productiviste, on s’en rend compte aujourd’hui,
n’est ni extensible, ni même viable. Il ne fonctionne pas. C’est
pourquoi nos sociétés qui comportent des zones de " Nord " au Sud,
et des zones de " Sud " au Nord sont des sociétés excluantes et
centrifuges. Elles ne peuvent s’offrir le luxe d’" inclure " tout le
monde dans leur modèle dominant de consommation. Elles ne peuvent pas
ne pas exclure ; ce sont des sociétés du délestage.
On voit aujourd’hui se développer une sociologie des " exclus ", des
" sans " : sans papiers, sans travail, sans logement, sans accès à la
santé, à l’éducation, à la culture, sans droit à la différence (le
handicap, par exemple)¤ Tous ceux qui sont " sans ", c’est-à-dire des
millions et des millions d’êtres humains, puisque la moitié de
l’humanité vit avec moins de deux dollars par jour, ne se définissent
donc pas par rapport à ce qu’ils sont, mais par rapport à ce qu’ils
n’ont pas, par rapport à ce qu’ils ne sont pas. Petit à petit, celui
qui n’a pas devient celui qui n’est pas : il est ce qu’il n’a pas, ce
qui suggère que la privation en fait un être humain diminué. Par un
tour de passe-passe, elle devient l’essence de son être, sa d
éfinition. Cela conduit à une société de l’étiquetage, où l’étiquette
supplante l’homme. Etre, c’est avoir. Nous partons d’un principe
fondamental : dans notre société, il n’y a pas d’exclus ; tout le
monde est inclus, mais en des lieux différents. Celui qui est dans le
besoin, celui qui va mal, qui n’a droit à rien, n’est pas exclu : il
occupe la place qui est la sienne dans une société injuste.
Non seulement les " sans " ne sont pas exclus, mais ils sont l’élément
sur lequel reposent nos sociétés, car ils sont identifiés comme une
source d’insécurité. Ils sont le ciment d’une société sans ciment. Priv
és d’accès aux soins, ils menacent les intérêts des bien portants et
du système de santé ; squatters ou privés de terres à cultiver, ils
menacent les propriétaires ; privés de papiers, ils menacent les
nationaux ; privés des biens élémentaires, ils menacent ceux qui en
disposent ; privés de travail, ils menacent ceux qui en disposent et
servent d’arme de chantage pour imposer la précarité à tous les salari
és. Les " sans " assument cette fonction sociale qui est d’incarner
l’insécurité, cette insécurité absolument nécessaire pour maintenir
notre société de discipline et d’isolement. Ils offrent l’image de ce
qu’il ne faut devenir à aucun prix, justifiant une barbarie
quotidienne, l’écrasement du voisin, l’acceptation d’un modèle de soci
été qui menace toute l’humanité. L’insécurité isole les différentes
familles d’un même immeuble, les habitants d’un même pays, isole les
pays les uns des autres¤ Elle est un modèle de domination qui a cours
aussi bien en macropolitique que dans les vies individuelles. Ce terme
est utilisé à propos de tout, sauf à propos des grandes sources d’ins
écurité réelle. Par ailleurs, se croire un " inclus ", un " avec ", rel
ève d’une illusion : l’immense majorité des " inclus ", même très haut
placés, ne vit que sous la menace de l’exclusion. Inclusion et
exclusion sont les deux faces d’une seule et même médaille, celle
d’une société disciplinaire. Accepter qu’il y ait des exclus et des
inclus implique d’accepter cette société disciplinaire.
La lutte des " sans " a marqué les esprits ces dix dernières années,
mais elle reste aux yeux de la plupart des gens, y compris des
principaux intéressés, motivée uniquement par le désespoir et par les n
écessités de la survie. Or, notre hypothèse est que les " sans " sont
porteurs de bien plus que d’une simple lutte catégorielle. Nous sommes
à un moment charnière où ils débordent de la simple lutte pour la
survie, sans toutefois être encore de nouveaux sujets sociaux c’est-
à-dire sans cesser d’être des objets de sociologie pour devenir eux-m
êmes des sujets ; sans cesser d’être ceux que l’on regarde pour
devenir ceux qui regardent la société, qui la pensent, qui
l’interpellent. Tout le monde se rend compte que la lutte des
squatters, des sans terres, des sans papiers, est porteuse de quelque
chose qui interpelle l’ordre injuste de notre monde ; et pourtant, ses
protagonistes, mal représentés dans les instances contestataires
internationales, n’arrivent pas encore à être une multiplicité de
sujets sociaux. Ils n’ont pas conscience de leur légitimité à l’être,
et n’apparaissent pas non plus aux yeux des autres, au-delà de la
sympathie qu’ils peuvent susciter, comme des acteurs sérieux, porteurs
de nouvelles formes de sociabilités et constructeurs de mondes
meilleurs. Or il faut faire en sorte que la société et ses problèmes
se pensent depuis de véritables laboratoires, qui produisent depuis la
marge ce qui est insoluble depuis le centre. Le capitalisme est en
roue libre, et son hégémonie repose sur des fondations bien trop
profondes pour qu’on puisse la réduire à un affrontement entre salauds
et gentils. La réalité actuelle, si injuste et détestable qu’elle
soit, a des raisons d’être ce qu’elle est, et il faut s’atteler à
comprendre ces raisons. Le changement ne relève pas d’un " il n’y a qu’
à ", mais nécessite au contraire une sérieuse production de pensée. Ce
travail ne pourra venir que des " sans " et de leurs amis.
Pourquoi les " sans " peuvent-ils devenir de nouveaux sujets sociaux ?
Parce que, à un moment donné, ils perdent aussi l’espoir. Voilà le
point où ça pivote : quand, tout à coup, on perd aussi l’espoir, qui
n’est à nos yeux qu’un mécanisme de dévitalisation du présent. On
pourrait croire que, sans espoir, c’est encore pire ; mais cela
signifie au contraire que les gens, en prenant conscience qu’ils
doivent développer leur propre puissance, leur propre liberté, pour cr
éer de nouvelles conditions de vie, éprouvent et expérimentent quelque
chose dont le reste de la société est privé. Dans un monde dominé par
l’impuissance, par l’incapacité à influer sur son devenir, les
" sans " exercent un nouveau type de protagonisme, qui ne reste pas au
niveau des souhaits. Alors qu’au centre, des millions de personnes, de
façon abstraite, souhaitent le changement, eux, dans les marges, sont
dans des pratiques de changement. Et c’est cela qui est déterminant.
Nous partons en effet de l’hypothèse que, malgré le développement d’un
mouvement contestataire, pour le moment, et peut-être pour longtemps,
un changement de modèle de société, un changement d’hégémonie, est
improbable. Rien ne se dégage qui nous permette de dire : le monde va
s’ordonner sur des bases différentes. Souhaiter ce changement, si fort
que ce soit, ne suffit pas à le rendre réalisable. Il n’y a pas de r
évolution en vue, ni même de réforme, puisque, le modèle n’étant pas
extensible, il faudra toujours déshabiller les uns pour habiller les
autres si du moins ces derniers veulent être habillés comme les
autres. Quoiqu’il en soit, nous estimons que la possibilité ou non
d’un changement d’hégémonie n’est pas notre problème. Souhaiter l’av
ènement d’une autre situation, qui se substituerait purement et
simplement à celle qui est à la nôtre, ce serait céder à une illusion,
et se condamner à l’impuissance. La seule chose que nous puissions
faire, c’est développer et cultiver des pratiques de changement.
A une époque confrontée à la raréfaction de l’eau, à une disparition
de 50% des espèces, à la fonte des glaces, à la dégradation de
l’atmosphère, à des pollutions installées pour des millénaires, la
seule résistance réelle, la seule subversion, est de désirer
autrement. Si les gens continuent à se lever le matin ou à ne pas se
lever, d’ailleurs pour les mêmes raisons qu’aujourd’hui, nous
courons à la catastrophe. Comment désirer autrement ? Les " sans " ont
des réponses à cette question. Une majorité d’entre eux continuent à d
ésirer être des " avec ", à désirer là où on leur dit de désirer, et,
de ce fait, ils restent des objets sociaux. Ils restent à la place où
le système les veut. Ils restent dans l’illusion qu’ils sont des
exclus et qu’ils pourraient être des inclus. Mais par ailleurs, en Am
érique du Sud, en Italie, à certains endroits en France, de façon
minoritaire mais très intéressante, on voit se dessiner des lignes de
fuite : un certain nombre de " sans " se mettent à désirer autrement.
Au lieu de s’accrocher au rêve de la consommation, ils construisent
des foyers de solidarité. Partout dans le monde, de façon frappante,
des gens disent : " Nous avons cherché des moyens de survie, et nous
avons trouvé une forme de vie supérieure. "
Nous sommes convaincus qu’il existe chez eux, à condition qu’ils
deviennent des sujets, un contenu universel qui dépasse largement
leurs revendications concrètes. Un autre élément subversif de leur
combat est qu’ils assument le fait d’être sans utilité économique, et
d’avoir pourtant droit à la vie. Dans leurs pratiques, ils
revendiquent la profonde nature humaine, qui n’a pas à être utile :
l’homme n’est pas un outil de production. Le revenu vital n’a pas à
être déguisé en salaire.
Cette déclaration se veut un simple point de réflexion entre les
" sans ", pour eux, et pour la société. Elle a pour but une mise à
jour de la réflexion, et ne vise surtout pas à créer une coordination
ni même forcément des liens durables. Il ne s’agit surtout pas de
formater ou de diriger les mouvements, de tenter d’instaurer une
centralité qui serait catastrophique, mais seulement de se rassembler
à quelques occasions, de façon éphémère, pour mettre en circulation
quelques réflexions communes et les offrir à la multiplicité. Se
rassembler, puis s’éparpiller à nouveau pour se rassembler avec
d’autres, ou pour se retrouver plus tard, ailleurs, permettrait d’
éviter à la fois l’écueil de la dispersion et celui du formatage.
Florence Aubenas (journaliste), Gérard Barrero (Droit au logement), Miguel Benasayag (philosophe, psychanalyste), Carmen Castillo (cinéaste), Mona Chollet (journaliste), Jean-Baptiste Eyraud (Droit au logement), Nadjat Eyraud (association HanDEIS, Handicap, Droit à l’Ecole et à l’Intégration Sociale), Thomas Lemahieu (journaliste), Laurent Lévy (avocat), Malika Zediri (militante associative contre les précarités).
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