PROSTITUTION : un autre texte pour réfléchir et débattre

Quand le sexe travaille

ou

Une loi peut en cacher une autre...

Première mise en ligne : 2 février 2003

La sortie d’un « rapport européen inachevé sur les violences faites aux femmes dans les activités et métiers liés à la sexualité masculine » (1) est l’occasion d’essayer de faire le point sur quelques aspects peu abordés du débat actuel sur la prostitution. Ce dernier est en effet limité par le peu de connaissance réelle du milieu en question. A la lumière d’une étude européenne que je viens de diriger, il apparaît que les prostituées de rue sont otages des débats, alors même qu’elles sont vraisemblablement minoritaires dans la sphère du commerce du sexe. Une des explications de cet éclairage particulier est leur visibilité, mais aussi le fait que la majorité des personnes travaillant actuellement dans ce commerce le font de manière normalisée, puisqu’elles sont déclarées à l’URSAAF et aux ASSEDICS. Si ses formes se diversifient, englobant les clubs échangistes et les sex-clubs gays, par exemple, force est de constater que dans l’ensemble, le commerce du sexe s’est essentiellement développé dans une optique de satisfaction des désirs masculins. C’est bien de division sexuelle et de domination masculine dont il est question : les hommes apprennent dès l’enfance, entre pairs et avec des aînés, qu’il est légitime de payer, voire de forcer pour vivre leur sexualité. Ils ont ainsi accès, entre autre, à une pornographie qui leur montre des femmes totalement offertes et soumises. Ils sont ainsi très tôt socialisés en clients. Est-il alors différent de payer une structure (salon de massage, service d’escorte, société multimédia, etc.) ou une personne ?

Dans ce contexte de diversification, on ne peut limiter le débat à la seule prostitution de rue. Le commerce du sexe, en extension, s’organise schématiquement autour de trois pôles. Le premier est celui de la prostitution « traditionnelle », qu’elle s’exerce dans la rue ou dans des établissements. Dans la rue coexistent des femmes qui ont su prendre leur indépendance par rapports aux macs, des hommes prostitués en hommes ou en femmes, et des femmes victimes du trafic. Le fonctionnement des nouveaux bordels est moins connu : dans ceux que nous avons pu observer en Espagne, officient un nombre important de travailleuses du sexe (de 20 à 150). Les locaux sont modernes, souvent neufs, à la périphérie des villes. Les clients paient le droit d’entrée dans l’établissement, et le rapport prostitutionnel, les prostituées : leur chambre, la restauration, la location d’un téléphone cellulaire, et éventuellement des soins esthétiques ; autant de services vendus par les « propriétaires d’hôtel » .

Le second pôle consiste en une concentration de commerces divers lors des salons de l’érotisme. Dans ces derniers se côtoient en effet les formes traditionnelles du commerce du sexe (sex-shops, lingeries érotiques, strip-teases, etc.), des commerçants locaux (clubs échangistes, saunas, sex-clubs), des producteurs nationaux ou européens (revues, vidéos pornographiques ou érotiques, sites internet...), mais aussi des vendeurs de piscines, de jacuzzis, des créateurs et créatrices divers-e-s, et parfois des discothèques grand public. Depuis peu, des agent-e-s de prévention sida y sont également présent-e-s. D’autre part, un ensemble d’emplois « ordinaires », allant de la « dame-pipi » aux agents de sécurité, en passant par les serveurs et serveuses, sont soumis, dans ces lieux, à des contraintes et à des pollutions spécifiques. Les salons de l’érotisme sont la forme fédérative actuellement la plus accomplie d’exposition du commerce du sexe en dehors de la prostitution et drainent une clientèle.

Le troisième pôle est celui du multimédia et du cybersexe. Au minitel rose se sont ajoutés le téléphone rose, les chaînes de TV-sex, les échanges par Webcam... Il existe, aux portes de l’université Toulouse-Le Mirail, une entreprise de cybersexe où officiaient, au moment de notre étude, 500 salarié-e-s, dont environ 200 (surtout des femmes) comme animatrices ou animateurs de téléphone rose. Dans cette entreprise, tout en signant un contrat de travail où elles/ils s’engagent, conformément à la loi, à ne pas émettre des « messages à caractère violent ou pornographique, des messages susceptibles de porter atteinte à l’égalité entre les femmes... », les salarié-e-s sont incité-e-s en permanence à satisfaire sexuellement les clients qui eux, composent un numéro de téléphone pour entrer en contact, conformément à la publicité, avec de « vrais salopes qui acceptent tout ». Côtée en bourse, cette entreprise a un chiffre d’affaires équivalent à 3,5 fois les crédits européens destinés à lutter contre les violences faites aux femmes.

Non seulement les frontières entre ces trois pôles ne sont pas hermétiques, mais on observe également un recouvrement partiel entre commerce du sexe et commerce de loisirs nocturnes. Des discothèques ordinaires affichent aujourd’hui des prestations et des équipements qui étaient auparavant spécifiques aux commerces du sexe : cages à barreaux (pour des exhibitions), strip-teases... A l’inverse, les clubs échangistes ou les backrooms gays ont quitté la semi-clandestinité pour apparaître souvent dans les médias. Au cours des dernières décennies, le travail du sexe hors prostitution de rue a, en partie, remplacé les formes classiques de consommation sexuelle. Ainsi, le nombre de prostitué-e-s de rue a-t-il nettement chuté depuis une vingtaine d’années. Les jeunes femmes prostituées victimes de traite des femmes, originaires d’Afrique ou des pays de l’Est, sont venues compenser le déficit en femmes jeunes dans la pyramide des âges sur le trottoir.

A cette dissémination correspond une demande croissante de sexualités récréatives. Lors d’une étude précédente, nous avons déjà noté la brèche représentée par l’échangisme dans le modèle traditionnel de la sexualité conjugale ; brèche s’accompagnant souvent d’une tentative d’imposer aux femmes les formes d’érotisme en usage dans la pornographie. En amont de cette recomposition des rapports sociaux de sexe, la famille elle-même est devenue plus relationnelle, se voyant notamment investie du désir sexuel même si un clivage semble globalement demeurer dans le sens dont hommes et femmes investissent leur sexualité. Toutefois, si une majorité de femmes expliquent, par exemple, aux chercheur-e-s qu’elles fréquentent les lieux échangistes sous contrainte, pour faire plaisir à leur conjoint ou pour avoir la paix, d’autres femmes déclarent assumer leurs désirs sous de nouvelles formes. Il est par ailleurs tentant, pour le nombre croissant de célibataires de recourir aux rencontres affectives et/ou sexuelles proposées par le commerce du sexe, Internet compris.

Ces dernières années, nous avons assisté à un double mouvement. D’une part, une sexualité, et donc des rencontres, moins soumises aux valeurs morales de la conjugalité, entraînant la désaffection du sexe tarifé par certains hommes ; d’autre part, le transfert d’une partie significative de la clientèle masculine, notamment celle des classes moyennes et supérieures, du trottoir vers d’autres formes de travail du sexe. Le stigmate aujourd’hui associé aux clients pousse une partie d’entre eux à devenir des « consommateurs ». Il est plus valorisant de se déclarer « libertin » ou « non-conformiste » que client de prostitué-e. Les hommes continuent à payer pour satisfaire leurs désirs sexuels, mais le commerce a depuis longtemps rapatrié dans ses escarcelles les revenus auparavant dévolus aux personnes prostituées. Et la chasse augurée par les lois en préparation va contribuer encore à l’ouverture d’espaces - nouveaux bordels ou clubs échangistes, lieux de tourisme sexuel, téléphone rose - où l’autonomie des femmes sera précarisée, mais où le travail sexuel étant contrôlé, normalisé, profitera, d’une manière ou d’une autre au pouvoir, aux entrepreneurs de sexe et aux mafieux. Il est donc parfaitement légitime de se demander pour quels genres d’intérêt notre ministre de l’intérieur oeuvre.

Les procédures juridico-policières actuelles intensifient les violences subies dans la sphère de la prostitution Faut-il donc que les personnes les plus exposées assument encore le coût de mesures de « purification » sociales spectaculaires ? Les violences vécues par les prostitué-e-s de rue sont aujourd’hui relativement bien connues. Outre les conditions matérielles (froid, etc.), elles sont directement produites par l’environnement humain : violences du proxénétisme et de la traite des femmes, agressions verbales et physiques d’hommes seuls ou en bandes, harcèlement de certains services de police, vols et viols... Mais elles émanent aussi du contexte social lui-même : stigmate de pute (Pheterson, 2001) fonctionnant comme un véritable ostracisme, négation des droits élémentaires de citoyen-ne-s (droit à la santé, à la plainte et à la réparation), racisme des nouvelles lois menaçant les prostituées étrangères. La nouvelle proposition de loi facilite les violences contre les personnes prostituées en les renvoyant à la clandestinité ou aux confins des villes.

Les violences contre les personnes exerçant dans d’autres sphères du travail du sexe ne sont pas connues du tout. Dans les salons de l’érotisme, comme dans les lieux de sexe récréatif hétérosexuels, nous avons recueilli beaucoup de plaintes de jeunes femmes, travailleuses du sexe ou non, qui dénonçaient des formes de harcèlement de la part de la clientèle, des employeurs/euses et des collègues. La distinction prostitution/commerce de « charme », le désir des personnes travaillant dans cette sphère de se distancier des prostitué-e-s leur évite, en partie, les effets directs du stigmate de pute. Mais les violences sont aussi le fruit classique de l’organisation salariale : salaires minimums, travail au noir ou refus de payement, flexibilité, cadences infernales... D’autres violences, que nous avons qualifiées de « pollution » sont liées à la nature sexuelle du travail effectué ; quelles que soient les analyses objectivistes que l’on peut faire sur le travail du sexe, la place subjective occupée par la sexualité, la peur d’être assimilée à une pute ou à une salope poussent au silence.

Ces violences sont d’autant plus difficiles à vivre que les relais traditionnels chargés de la protection des salarié-e-s n’ont pas encore intégré les spécificités de ce type de travail. Au-delà des divergences théoriques et idéologiques, le refus d’accepter l’existence du travail du sexe, ou sexuel, contribue à l’isolement social des personnes que nous avons rencontré-e-s. En surface, toutefois, le libéralisme propose une prostitution « propre », rationalisée, moderne. Il se substitue à violence physique des anciens proxénètes, exploitant le différentiel de richesse entre les pays du Nord et ceux du Sud, et dépossédant les femmes prostituées d’une partie de leurs gains. Cette exploitation du sexe se fait au nom de la « liberté individuelle ».

A mes yeux, cette dernière cache notamment des résistances masculines au changement. Mes divers travaux m’amènent à faire l’hypothèse que le commerce du sexe actuel, son utilisation massive, sont aussi une forme de vengeance pour certains hommes qui n’arrivent plus à trouver dans les rapports sociaux ordinaires les femmes qu’ils désirent soumises et dépendantes ; ou qui refusent l’appropriation de la sexualité par les femmes dans des modalités qui ne sont pas les leurs. Une sexualité masculine très dominante et centrée sur le phallus est alors une forme d’exutoire. Quand l’indépendance des femmes ne permet plus leur mise à la disposition des désirs masculins, la libre adhésion d’autres femmes payées pour ces tâches vient la remplacer. Bien sûr, la création pornographique est aussi enjeu de luttes au sein desquelles certaines femmes revendiquent d’autres paroles, d’autres places et un statut de créatrices à part entière. Rares sont alors les entrepreneurs et les consommateurs qui reprennent à leur compte ces discours libératoires, sauf aux fins utilitaires d’une justification de l’industrie du sexe dans son ensemble. Quoi qu’il en soit, mon analyse ne doit pas être confondue avec la condamnation systématique de l’érotisation des corps, de leur mise en scène.

Au vu de ce panorama social, les débats actuels sur la prostitution semblent réducteurs et bien mal posés. Le camp progressiste est divisé, parfois même au nom du féminisme et du droit des femmes. Au terme prostitution, le Dictionnaire critique du féminisme (2001) propose deux définitions : l’une la décrivant comme violence paradigmatique contre les femmes (Legardinier, 2000), l’autre comme travail et stigmate (Pheterson, 2000). Ma position personnelle est que ces deux définitions sont justes et légitimes. Qui oserait prétendre que la prostitution et le travail du sexe ne sont pas des violences : violences des macs, violences des clients, violences du stigmate aussi ? Violences que l’Etat pourrait en partie réduire, notamment en accordant aux personnes prostituées et aux autres travailleurs et travailleuses du sexe la même protection qu’il doit à l’ensemble des citoyen-ne-s. Et qui prétendrait que la prostitution et le travail du sexe ne sont pas aussi un travail, dans la rue et hors la rue ? Les violences dont se sont plaintes de nombreuses salarié-e-s des services du commerce du sexe sont justement liées à cette invisibilité, cette non reconnaissance.

A-t-on demandé aux femmes victimes de violences domestiques, avant de les aider, d’adhérer à nos critiques des schèmes traditionnels de la conjugalité qui enferment les femmes dans un face-à-face inégalitaire avec leur conjoint ? Les a-t-on obligées à dénoncer le mariage comme lieu de production de violences et d’oppression ? La division du camp progressiste quant à la nature et aux définitions des activités et métiers liés à la satisfaction des désirs sexuels masculins, la cécité devant les nouvelles formes de proxénétisme, l’utilisation opportuniste d’arguments moraux, psychologiques ou théoriques pour exclure les femmes et les hommes prostitué-e-s de débats les concernant directement, tout cela fait d’autant plus frémir dans une période où les personnes squatteuses, nomades, sans domicile fixe, sans papiers, les précaires de tous ordres sont criminalisé-e-s.

(1)Welzer-Lang Daniel, Saloua Chaker, Quand le sexe travaille..., Rapport européen inachevé sur les violences faites aux femmes dans les activités et métiers liés à la sexualité masculine, Université Toulouse Le-Mirail, Association « Les Traboules », Octobre 2002, 224 pages.
-  disponible en ligne : www.mutisexualite-et-sida.org

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